La Charte Mer de Liens
Contexte
Mer de Liens est une société de pêche citoyenne et solidaire qui récolte de l’épargne pour investir dans des bateaux et installer des jeunes premier.es patron.nes à la pêche. Elle répond à deux objectifs : organiser la transition durable du secteur vers la pêchécologie et faciliter la transmission entre générations de marins-pêcheur·euse·s.
La société se reconnaît dans les principes portés par la pêchécologie : une pêche qui respecte les femmes et les hommes ainsi que les écosystèmes, qui cherche en permanence à réduire ses impacts environnementaux tout en bénéficiant au plus grand nombre et en renforçant la résilience des sociétés du littoral. Mer de Liens s’inscrit en solidarité avec les mouvements de justice sociale et environnementale, de souveraineté alimentaire et de l’économie sociale et solidaire.
Dans ce cadre, Mer de Liens n’accompagne que la création d’entreprises de pêche dont les porteurs de projet s’engagent à respecter les principes de cette charte en démontrant concrètement, pour chacun d’eux, comment ils entendent y répondre dans leur contexte propre. La charte est ainsi traduite en critères et indicateurs adaptés aux caractéristiques de chaque activité (zone, techniques, espèces cibles, modèle économique), que le pêcheur construit avec Mer de Liens. Certains de ces critères constituent des socles non-négociables dès le premier jour ; d’autres définissent des trajectoires de progrès à construire progressivement, au rythme des saisons et de l’expérience acquise. Cette trajectoire est suivie de façon continue par le Comité Scientifique et Technique de Mer de Liens.
Introduction
Les entreprises de pêche accompagnées par Mer de Liens cherchent à maximiser les bénéfices socio-économiques de leur activité, tout en minimisant leurs impacts sur les ressources et les écosystèmes. Mer de Liens les accompagne et les soutient activement dans cette démarche.
Ainsi, les entreprises installées s’engagent sur les aspects suivants, avec le soutien permanent de Mer de Liens :
I. Gestion de la ressource
1. Respecter la réglementation et les quotas
Respecter scrupuleusement la réglementation en vigueur ainsi que les quotas attribués au bateau. Ce principe constitue un prérequis absolu à toute activité accompagnée par Mer de Liens.
2. Respecter les cycles biologiques
Utiliser des maillages et respecter des tailles minimales de capture supérieurs aux minima réglementaires. Éviter systématiquement les zones et espèces sensibles. Remettre à l’eau les juvéniles et les espèces non ciblées (dont oiseaux, mammifères marins, …) dans les meilleures conditions possibles.
3. Diversifier les espèces ciblées
Exploiter plusieurs espèces selon les saisons plutôt que de se concentrer sur une seule ressource. Adapter les campagnes de pêche aux disponibilités naturelles et aux quotas afin de diversifier au maximum le modèle de production. Chercher des perspectives nouvelles en ciblant des espèces peu ou pas recherchées, dont l’abondance permet un schéma d’exploitation durable.
4. Collaborer avec la science
Se renseigner sur les programmes d’observation scientifique existants (marquage, prélèvements, relevés) et chercher à y contribuer selon les opportunités. Remonter les données de capture aux organismes de gestion. Se tenir informé des avis scientifiques et s’en inspirer dans ses pratiques. Se rapprocher des expérimentations déjà menées dans le secteur (engins innovants, nouvelles approches écologiques) pour en tirer des enseignements.
II. Engins et méthodes de pêche
5. Privilégier les arts dormants et la pêche sélective
Utiliser en priorité les lignes, palangres, casiers, filets fixes et autres engins passifs permettant une sélectivité maximale.
6. Réduire l’empreinte sur les fonds
Choisir les techniques ayant le moins d’impact sur les habitats. Privilégier la pêche en pleine eau ou sur des substrats résistants. Proscrire toute technique à impact négatif dans les zones Natura 2000 Habitats comme les herbiers, les coraux ou les bancs de maërl.
7. Maîtriser plusieurs métiers
Être formé et équipé pour pratiquer au minimum deux à trois techniques de pêche différentes (engin + espèce). Cette polyvalence permet de s’adapter aux saisons, à l’évolution de la ressource et de répartir la pression de pêche.
8. Gérer les macro-déchets et limiter la pollution
Mettre en place des pratiques rigoureuses de gestion des déchets à bord : tri, stockage et dépôt à terre selon les filières adaptées. Récupérer les déchets rencontrés en mer dans la mesure du possible. Privilégier les produits d’entretien à faible impact environnemental.
III. Performance énergétique et climatique
9. Optimiser la consommation de carburant
Réduire la consommation de carburant grâce à l’optimisation des routes, l’entretien régulier des moteurs, l’adaptation de la vitesse et le choix d’engins peu gourmands. Pour ce faire, le pêcheur visera une réduction progressive du carburant consommé, par kilo capturé et par chiffre d’affaires généré.
10. Investir dans la sobriété énergétique
Intégrer dans le plan d’entreprise des pistes d’investissement pour réduire la dépendance au gasoil : voile auxiliaire, motorisation optimisée, isolation, équipements basse consommation. Se renseigner sur les expérimentations déjà menées et chercher à échanger avec ceux qui les portent pour, si possible, y participer.
IV. Performance économique
11. Valoriser la production
Chercher à vendre prioritairement en vente directe (AMAP, marchés, paniers) ou en gré à gré (sous criée lorsque c’est possible) auprès de grossistes, poissonneries et restaurants locaux — et plus largement dans tout circuit garantissant une juste rémunération.
12. Chercher de nouvelles opportunités et diversifier
Selon le potentiel de capture et d’exploitation durable, développer le modèle commercial en valorisant de nouveaux standards de durabilité (nouvelles techniques à faible impact sur des espèces de valeur commerciale) et de nouvelles espèces sur le marché, y compris celles favorisées par le changement climatique.
13. Construire une rentabilité durable
Opter pour une gestion financière précautionneuse permettant de dégager un revenu décent pour l’armateur et l’équipage, de constituer des réserves et d’autofinancer progressivement le renouvellement du navire. Viser l’autonomie financière à moyen terme.
14. Maîtriser les charges d’exploitation
Maintenir un ratio produit/charge rentable en maîtrisant notamment les postes gasoil, matériel et engins et entretien. Ne pas surinvestir dans du matériel surdimensionné. Rechercher la sobriété d’exploitation.
V. Création d’emplois et conditions de travail
15. Créer et pérenniser des emplois embarqués
Privilégier les projets générant des embarquements réguliers, avec des contrats clairs (CDI, CDD saisonniers récurrents). Rémunérer les membres d’équipage correctement, au minimum selon les grilles conventionnelles, avec une transparence totale sur les parts. Organiser des rotations régulières ou ciblées (congés, remplacements) pour assurer la continuité de l’activité.
16. Cultiver et garantir une culture de la sécurité et des conditions de vie décentes à bord
Respecter scrupuleusement les normes de sécurité, former l’équipage et entretenir le matériel. Organiser les marées et rotations pour limiter la fatigue. Assurer l’habitabilité du navire lorsque c’est possible (couchettes, sanitaires, chauffage, isolation phonique). Appliquer et mettre à jour le Document Unique d’évaluation des risques professionnels (DU) et chercher à limiter tout risque psychosocial.
17. Assurer la mixité et lutter contre les discriminations
Garantir l’égalité d’accès et de traitement à une diversité de profils (genre, origine, religion…). Assurer un cadre de travail respectueux, sans harcèlement ni discrimination. Contribuer, par l’exemple et le dialogue, à faire évoluer les mentalités dans le sens de l’ouverture.
VI. Ancrage territorial et transmission
18. Participer à la vie locale
S’impliquer dans les instances professionnelles (comités, OP, coopératives…), participer au dialogue et nouer des partenariats, lorsque c’est possible, avec les acteurs du territoire (collectivités, associations, écoles, ONG…). Contribuer, selon ses disponibilités, à l’animation économique et sociale du port d’attache.
19. Partager le métier et transmettre
Lorsque l’occasion se présente, accueillir des stagiaires, des scolaires ou des visiteurs à bord ou à quai. Participer aux actions de sensibilisation du grand public selon ses disponibilités. Documenter et partager les bonnes pratiques avec les collègues du réseau Mer de Liens. Chaque projet accompagné bénéficie d’un système de parrainage par un pêcheur expérimenté du réseau, qui contribue à la transmission des savoir-faire et à l’intégration dans la communauté professionnelle.
20. Lutter contre la spéculation sur les droits de pêche
S’engager à quitter l’activité en valorisant les parts de son bateau à hauteur de son potentiel humain et matériel uniquement, afin de permettre à la génération suivante de s’installer dans des conditions financières favorables.
VII. Suivi et évaluation
21. Mesurer et communiquer sur ses pratiques
Tenir à jour les indicateurs convenus avec Mer de Liens : volumes et espèces débarquées, engins utilisés, consommation de carburant, jours de mer, emplois, chiffre d’affaires, répartition des ventes. Accepter un suivi régulier et des échanges sur les pratiques, visant à vérifier le respect des principes de la charte.
* Pêchécologie : concept défini comme une nouvelle forme de pêche qui vise à réconcilier la conservation de la biodiversité et l’exploitation durable des ressources vivantes de la mer. Ce concept aborde les dimensions écologiques, économiques et sociales, mais aussi culturelles, éthiques et sociétales.(Gascuel, 2023)
